Dimanche 18 juillet 2010 7 18 /07 /Juil /2010 13:19

 

Cette expérience, m’a-ton dit,  est censée représenter le point culminant de l’apprentissage du samouraï… Aujourd’hui, tout bon japonais veut l’avoir grimpé une fois dans sa vie. Des hordes de touristes de tous pays, surtout de japonais, s’y succèdent donc en bandes joyeuses puis de plus en plus harassées. Partant le soir une fois la nuit tombée, ils ne redescendent qu’après avoir contemplé du sommet le soleil levant émerger de son lit de nuages. La traduction de « Japon » y trouve alors plus que jamais tout son sens.

 

CIMG3759.JPG

Nous sommes partis à six vers 22h après avoir pris tout notre temps pour mirer le Mont depuis les lacs qui baignent ses pieds ! Le volcan, que les nippons appellent Fuji-san, Monsieur Fuji, jouait avec les nuages, s’en couvrant longuement le chef avant de dévoiler ses flancs au moment du couchant.  La nuit promettait d’être belle, sportive… et longue. Nous craignions un froid glacial une fois dépassés les 3000m d’altitude ; nous nous sommes donc préparés en conséquence, sans pour autant trop nous couvrir tant il faisait doux à 2300 et quelques mètres.  Une fois nos quelques lampes fixées au front, nous nous sommes lancés dans la nuit noire à la conquête de pentes raides et invisibles. Nous nous joignions aux milliers de pèlerins qui chaque jour gravissent la montagne sacrée. L’ascension nous a pris près de sept heures, en comptant les pauses, soupe de nouilles, chocolat chaud, encas divers et files d’attente sur les sentiers bondés qui conduisent au sommet.

La nuit était limpide, les étoiles plus scintillantes que jamais ; la voie lactée ne cachait rien de son tracé. Au pied du volcan, les lumières d’une bourgade brillaient, et découpaient en négatif les contours des deux lacs qui la bordent. Plus loin, au-delà des montagnes, des milliers de petits points jaunes et vacillants dessinaient le plan d’une ville immense dont nous ne connaissions pas le nom.

La fréquence des arrêts en raison de la foule et le grand nombre de refuges nous laissait tout le loisir de contempler ce spectacle et offraient de pauses bien utiles pour ne pas souffrir du mal des montagnes. Plus d’une fois, j’ai vu quelqu’un se pencher pour rendre son dîner. Au fur et à mesure de notre ascension, nous avons vu la file des randonneurs devenir plus compacte et les lumières de la ville immense à nos pieds devenir plus intenses comme la nuit devenait plus profonde, puis pâlir en même temps que le ciel. Il s’est avéré que ces lumières n’étaient autres que les éclairages de Yokohama et de Tokyo suivant l'arrondi de la vaste baie sur les bords de laquelle l’agglomération la plus peuplée du monde est sise.

CIMG3970.JPGLes foules ont commencé à ralentir tandis que l’horizon pâlissait : nous nous sommes assis dans un refuge et avons contemplé aussi l’arrivée du soleil. Elle s’est encore fait attendre quelques beaux instants. Le ciel blanchissait mais l’astre restait caché. Tout semblait figé, y compris les marcheurs engourdis tout autour de nous. Puis soudain le lit de nuages à l’Est a pris feu : rouges, roses et oranges ont couru sur cette ligne d’horizon, et bientôt tout le paysage à nos pieds s’est illuminé. Les montagnes sont apparues, presque petites en comparaison du Fuji-Yama. La mer des nuages, sombre et sans formes jusque-là, s’est subitement découpée : les rayons du matin traçaient des lignes fantomatiques dans leurs reliefs et éclairaient les vallées en deçà. Le paysage en clairs-obscurs se devinait en contrebas, plongé dans les brumes et le froid, la vague de lumière emplissant progressivement les moindres recoins.

 

Nous avons repris notre escalade pour ne pas attraper froid. Les roches rouges dans le levant nous renvoyaient une lumière orangée qui magnifiait gens et paysage. En bas, les forêts volcaniques semblaient d’un vert presque fluorescent. Les tenues incolores de nos compagnons d’ascension avaient retrouvé mille couleurs qui se détachaient sur les ocres de la montagne. Il nous a fallu encore bien deux heures pour arriver au sommet. Il y avait foule sur le cratère. Le soleil, bien levé, irradiait les alentours et la chaleur naissante du jour faisait monter en brume l’humidité des sols : nous étions au sommet d’un cirque de montagnes bleutées dont les festons et les pointes se fondaient dans les brumes, comme dans la plus délicate des estampes.

CIMG4051.JPGEn haut, sieste ou tour du cratère, selon le degré d’épuisement. Des baraques en pierres sèches sont ramassées au sommet et accueillent les pèlerins victorieux. La roche est anthracite en majorité, souvent pourpre aussi, parfois veinée d’immenses traces blanches, jaunes. Le cratère est trop vaste pour être saisi en une fois par un appareil photo lambda. Ses pentes sont encore recouvertes de névé : une glace pillée étincelante qui nous rappelle l’altitude du volcan. Un ancien observatoire occupe un des coins les plus élevés du sommet. Un sanctuaire shintoïste s’élève un peu plus loin. La foule est partout. Après avoir jeté un dernier coup d’œil au panorama, aux lacs à la surface éblouissante, aux moutonnades des nuages entre les sommets noirs tout autour, et à la mégalopole perdue sous les brumes dans le lointain, nous avons pris le chemin du retour.

 

Ceux qui ont aménagé ce parcours ont été très avisés : ils ont réservé à la descente les pentes les plus éprouvantes, autrement dit les sentes les plus fuyantes. Dans la descente, le sol se dérobe sous vos pieds et il faut sans cesse chercher un nouvel équilibre pour ne pas finir sur les fesses. Nous avons dégringolé pendant plus de quatre heures ces chemins de torture. On ne peut se fier à aucun rocher, aucun caillou : tous sont traîtres et dévalent la pente à la moindre occasion, multipliant celles de se tordre les chevilles ! Enfin, les premières traces de végétation sont apparues, puis les arbres et après plus de douze heures de marche par cette magnifique nuit blanche, nous sommes arrivés à notre point de départ.

Par piotrinjapan
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